mercredi 11 octobre 2017

Montréal d'autrefois: la rue Ste-Catherine en 1973

Nous voilà sur la rue Ste-Catherine par une fin d'avant-midi pluvieuse et frisquette de 1973. Nous sommes ici sur le trottoir sud, près de l'édifice Dominion Square, entre les rues Peel et Metcalfe, et nous regardons du côté nord. 

À gauche on reconnaît le magasin de chaussures Bata, lequel existe encore. On y offrait même un service de pédicure. Tout juste à côté se trouve la bijouterie Peoples, laquelle n'existe plus au Québec mais qui est toujours en affaires en Ontario. Le National Trust, tout comme Bata, existe encore lui aussi. Puis, on retrouve la boutique de vêtements pour dames Zazap, évaporé depuis longtemps. Au-dessus on ne peut manquer l'immense publicité pour la station de radio CJMS, et dont les lettres veulent dire Canada Je Me Souviens. Cette station avait débuté ses opérations en 1954 pour se terminer en septembre 1994 alors qu'elle avait été fusionnée avec CKAC. CJMS se trouvait à la fréquence 128 sur la bande AM.

Il est intéressant de noter qu'à ce moment-là la grande majorité des magnifiques enseignes au néon qui bordaient la rue Ste-Catherine de part et d'autre avaient disparu. Elles avaient été remplacées par d'autre enseignes installées quant à elles à plat sur les devantures. La circulation aussi avait été changée. De double-sens, elle était devenue à sens unique vers l'est. Et, parlant de circulation, on peut voir deux magnifiques exemple de gloutons à essence avec, à gauche, un Ford LTD alors qu'à droite c'est un Chevrolet Bel Air surmontée d'un dôme de taxi. À titre comparatif, voici le même endroit vu sur la photo du haut et tel qu'il apparaît aujourd'hui.





Le saviez-vous? À la fin du 19è siècle, la rue Ste-Catherine était une voie paisible avec de belles maisons, des jardins ainsi que des vergers. C'est Henry Morgan qui va bouleverser tout ça lorsqu'il va faire construire son immense magasin face au square Phillips. 

dimanche 1 octobre 2017

Playboy: le mythe, la réalité, l'héritage

Comme nous l'avons appris récemment dans différents médias, le fondateur du magazine, et de l'empire Playboy, Hugh Hefner, est décédé ce 27 septembre 2017 à l'âge vénérable de 91 ans. Petit regard sur ce personnage très particulier et sa mythique création. 

Les origines.

Hefner naît le 9 avril 1926 à Chicago en Illinois de parents conservateurs et Méthodistes. Durant la Seconde Guerre mondiale, Hefner travaille comme journaliste dans un journal militaire de 1944 à 1946. Par la suite il obtient un baccalauréat en psychologie et un double mineur en écriture créative. Hefner déniche par la suite un boulot comme concepteur-rédacteur au magazine Esquire mais démissionne après que sa demande d'augmentation salariale ait été refusée. 

Un coup de dés.

Au début des années 50, alors que l'Amérique baigne jusqu'au cou dans une économie de paix extraordinairement dynamique, le paysage socio-culturel est en pleine permutation. De l'architecture à la mode, en passant par la musique, le cinéma, la littérature, mais aussi les mœurs. Hefner décide de capitaliser sur tous ces changements en fondant son propre magazine. Il obtient l'aide de son ami Eldon Sellers afin de trouver du financement et parviendra à obtenir quelques huit-mille dollars provenant d'une poignée d'investisseurs ainsi que de son frère et même sa mère. Cette dernière dira d'ailleurs qu'elle a aidé son fils non pas parce qu'elle croyait au magazine en tant que tel mais bien parce qu'elle croyait en son fils. Fait intéressant, Hefner n'en est pas à son premier magazine alors qu'à l'adolescence il avait lancé Shudder, entièrement dévoué à l'horreur et au mystère. 

De Stag Party à Playboy.

Le nom original trouvé par Hefner pour son nouveau magazine est Stag Party mais malheureusement pour lui, il existe déjà un magazine du nom de Stag qui veut éviter toute confusion et les éditeurs font rapidement savoir à Hefner qu'une poursuite en cour de justice sera mise en branle si ce dernier persiste à nommer son magazine Stag Party. Il faut donc un nouveau nom. Avec son épouse, Mildred Williams ainsi que son ami Eldon Sellers, Hefner tente de dénicher quelque chose d'original pour son magazine. Plusieurs noms sont suggérés mais c'est finalement Playboy, une idée de Sellers, qui séduit finalement Hefner. 

De modestes débuts.

Pour la création de son premier numéro, prévu pour décembre 1953, Hefner ne dispose d'aucun bureau ni de personnel et écrit les textes sur une machine à écrire posée sur la table de bridge de son appartement et fait le montage des pages du magazine sur la table de cuisine.

Hugh Hefner ici en 1953 à travailler à son magazine. On note immédiatement le flair qu'à le bonhomme pour le design car il est assis sur une chaise Eames DCW. 

Dans son premier éditorial Hefner précise d'emblée les visées de Playboy; un magazine de style de vie pour hommes qui tient à se démarquer des autres. Si les magazines concurrents mettent beaucoup l'accent sur la vie en plein air, de la chasse, de la pêche et tout, Playboy affirme préférer la quiétude du foyer où l'on apprécie mélanger de bons cocktails, des hors-d'oeuvres, faire tourner des disques d'ambiance et d'inviter de la charmante compagnie afin de discuter jazz, Picasso et Nietzsche.


Une première pinup célèbre.

La première femme à se retrouver nue dans Playboy n'est nulle autre que Marilyn Monroe, dont Hefner a acquis les droits de reproduction des images d'un calendrier où la légendaire blonde avait posé. Le terme «Playmate» n'existe pas encore et c'est pourquoi Monroe est nommée «Sweetheart of the Month».

Hefner ne fait pas imprimer d'adresse d'éditeur dans ce numéro puisqu'il n'est pas convaincu du succès de l'entreprise. Pourtant la presque totalité des 53,000 copies, au prix de 50 sous, s'envole en quelques semaines. Hefner pourra donc publier un second numéro de Playboy.

Pour les premiers numéros Hefner achète les droits de reproduction de filles ayant posé  nues pour des calendriers. La première femme a poser exclusivement pour le magazine est Charlene Coralis (1934-2017), laquelle travaillait au service d'abonnement de Playboy. Elle apparaît sous le pseudonyme de Janet Pilgrim et sera Playmate du mois trois fois, soit en juillet 1955, décembre 1955 et octobre 1956. Elle et Hefner entretenaient alors une liaison. 

Le succès au rendez-vous.

en 1956 Hefner est interviewé par Mike Wallace et ce dernier lui dit que dans cinq ans Hefner fera autre chose, laissant ainsi sous-entendre que l'aventure Playboy ne durera pas. La réalité est toute autre. Playboy a rapidement le vent dans les voiles et devient une figure de proue dans le genre. Les profits réalisés permettent à Hefner de louer deux étages pour y loger ses nouveaux bureaux dans le nord-est de Chicago. À ce moment, Hefner ne vit que pour son magazine tout en étant conscient de son mariage qui coulait. Avec un coffre maintenant bien garni, Hefner aménage dans de nouveaux bureaux spacieux lesquels sont contigus avec ses appartements personnels; le fameux Playboy Mansion.


Un magazine décrié.

Bien entendu, Hefner, et son magazine, ne jamais fait l'unanimité. Plusieurs, et ce depuis les tout débuts du magazine, ont tenté de pourfendre celui que certains qualifiaient de colporteur de pornographie et de débauche. On lui attribuait le triste titre de machiste invétéré qui utilisait, et profitait de pauvres femmes qu'il faisait photographier dans leur plus simple appareil afin d'orner les pages centrales de son magazine et faire de l'argent sur leur dos (et autres parties de leurs corps). Et c'est là tout ce que l'on retenait de Playboy: des filles à poil. Il n'a pas fallu longtemps pour que les blagues à l'effet qu'on lise le magazine pour ses «articles» fusent de toute part. Sans oublier les autres quolibets qui faisaient mentions des pages centrales «collées». C'est véritablement à se demander si les détracteurs ont au moins une seule fois lu un numéro! Et je dis ici: lire, et non simplement feuilleter.

Quoiqu'il en soit, Hefner croit en son projet. Véritable bourreau de travail, il s'acharne à toujours publier du contenu de qualité. Bientôt, la compétition se ponte le bout du nez et à peu près tous ces concurrents, comme Gent, Nugget, Monsieur, entre autres, tentent de copier la formule Playboy. Mais Playboy demeure Playboy. Et justement, regardons un peu en quoi consistait réellement ce fameux magazine.

Un format solide.

La direction artistique de Playboy est confiée par Hefner Art Paul, un ami. Paul assure un design graphique épuré et assure la grande qualité graphique de l'ensemble, laquelle sera souvent imitée mais jamais égalée. Le format du magazine prend rapidement une forme définitive avec différentes sections et qui va perdurer au fil des ans.


Des nus, évidemment.

Les nus de Playboy font évidemment jaser, surtout chez les détracteurs. Et pourtant, ces nus sont esthétiquement magnifiques, la direction artistique est solide et l'imprimerie est d'une qualité irréprochable. Hefner prend soin d'embaucher des photographes de grand talent qui savent composer des images douces et évocatrices sans tomber dans la vulgarité. Jusqu'au début des années 70 les régions pubiennes sont cachées par différentes méthodes car il s'agit des conséquences d'une loi qui interdit aux publications américaines de montrer les organes génitaux. C'est un impératif auquel non seulement Playboy doit se plier, mais aussi toutes les autres publications du pays. Cependant, la vision de Hefner n'est pas de présenter des organes génitaux mais bien des photos érotiques légères avec goût et style. Pour ce faire, il s'assure d'embaucher des photographes de grand talent qui savent, justement, projeter sur pellicule, et ultimement sur papier, la vision de Hefner.  

Durant les années 50 et 60, loin de ne présenter que des filles nues sans autre explication, on présente chaque Playmates comme étant des femmes ayant des goûts et des aspirations et auxquelles on donne la parole. Toutefois, les nus ne comptent que pour très faible pourcentage du magazine et la majorité des photos des Playmates les représentent habillées. Les choses vont changer dans les années 70, pour des raisons que je vais énumérer un peu plus bas. 

Un goût pour le style avant-gardiste.

Très tôt dans les numéros de Playboy, soit en 1954, Hefner affirme son admiration pour l'architecture et le style modernes. Il qualifie Frank Lloyd Wright de plus grand architecte de tous les temps et fait paraître un article, un peu plus tard, un article très étoffé sur l'art de recevoir une femme, serti d'illustrations d'un appartement dans lequel on retrouve des chaises d'Eero Saarinen et de Jorge Ferrari-Hardoy. 

En 1958 Playboy célèbre l'architecte Mies van der Rohe, à qui l'on doit ici le Westmount Square et on fait la promotion de la fameuse chaise Eames, conçue par le couple Charles et Ray Eames. En 1961 on jette les projecteurs sur les designers George Nelson, Edward Wormley, Eero Saarinen, Harry Bertoia, Charles Eames, et Jens Risom, tous installés sur des chaises qu'ils ont conçu. Sûrement que ces gens n'auraient pas accepté de poser pour un article de Playboy si le magazine n'était pas sérieux. Dans d'autres numéros subséquents on fera paraître des oeuvres de Charles Moore, John Lautner et Ant Farm comme décor pour des sessions photo.

S'il peut sembler difficile de considérer Playboy comme un moteur promotionnel important pour le style mid-century modern, il faut tout de même réaliser qu'il se trouve plus d'une trentaine de numéros dans lesquels il se trouve des articles et photos sur le sujet. L'an passé, le Elmhusrt Art Museum en Illinois a consacré une exposition intitulée Playboy Architecture: 1953-1979 et qui fut un grand succès. L'historienne en architecture de renommée mondiale Beatriz Colomina décrit Playboy, et non le MOMA, comme étant le véritable vecteur du mid-century modern en tant que mode de vie. 

Playboy: une force musicale.

Le mode de vie inclut le décor, l'architecture et, la musique. Sur ce front, Playboy a été aux première lignes. En 1957 lance son fameux «All Star Poll» où l'on invite les lecteurs à voter pour leur musicien et artistes favoris. C'est ce qui a mené Playboy à faire un pas audacieux, considérant son jeune âge, à produire des disques. À partir de ce moment Playboy faisait plus que parler musique, il l'a présentait.

En 1959, à la suggestion de Tony Bennett, Hefner, par l'entremise de Playboy,  commandite le phénoménal Playboy Jazz Festival et c'est l'immense succès de ce festival qui donne à Hefner l'idée du Playboy Club et dont le premier ouvre en 1960, toujours à Chicago. De là, il était tout naturel que le club, et les autres qui ont ouvert par la suite, d'offrir des performances «live» dans le style musical dont Playboy faisait la promotion. 

Dans plusieurs numéros on retrouve des pages entières consacrées au jazz et à ses artistes, tant légendaires que ceux appelés à ultimement le devenir. On y cause Sinatra, Brubeck mais aussi Parker, Hancock et Davis. Ces articles sont très étoffés et invitent les lecteurs à écouter tant les talents classiques qu'émergents et sont accompagnés d'oeuvres originales, parfois peintes et tantôt sculptées exclusivement pour Playboy. 

Des entrevues robustes. 

Les années 50 et surtout 60, on le sait, ont été riches en événements percutants et bouleversants. Hefner décide encore de capitaliser sur l'importance de publier des entrevues avec ceux qui défraient les manchettes tant nationales qu'internationales. Dans la même veine, Hefner tient à réaliser une entrevue avec le fondateur du parti nazi américain, George Lincoln Rockwell et envoie nul autre que Alex Haley, celui qui sera connu pour son grand roman Racines. Hefner n'a rien d'un raciste, bien au contraire, et pour lui, envoyer un Afro-Américain réaliser l'entrevue est un geste d'audace face à un raciste notoire. Cette solide entrevue, menée de main de maître par Haley, apparaît dans l'édition d'avril 1966. D'autres personnages importants vont se retrouver en entrevue; Albert Schweitzer, Allen Ginsberg, Ayn Rand, Bertrand Russell, Federico Fellini, Frank Sinatra, Grace Kelly, Henry Miller, Ingmar Bergman, Jawaharlal Nehru, Jean-Paul Sartre, Jimmy Hoffa, Johnny Carson, Marcello Mastroianni, Martin Luther King, Jr., Miles Davis, Muhammad Ali, Orson Welles, Salvador Dalí, Stanley Kubrick, Vladimir Vladimirovich Nabokov et les Beatles, pour ne nommer que ceux-là. Une des plus percutantes, et qui n'est rien de moins qu'un coup de maître, est sans contredit celle avec l'ancien bras droit d'Adolf Hitler et numéro deux du parti nazi: Albert Speer en 1971.


De l'humour illustré. 

Avec Playboy, Hefner permet à bon nombre d'artistes de faire paraître leurs oeuvres dans le magazine. Certains de ces gags occupent une pleine page alors que d'autres se retrouvent en petit format, souvent en noir et blanc, dans la partie supérieure ou inférieure d'un quart de page. On retrouve donc Edmond Kiraz, Jerry King, Rowland B. Wilson, Will Elder, Gahan Wilson et Harvey Kurztman, pour faire une très courte liste. À celle-ci on pourra aussi ajouter Shel Silverstein, un contributeur de longue date.


Un format solide.

Très tôt Playboy présente un style graphique ainsi qu'une présentation des différentes composantes du magazine qui ne changent pas de numéro en numéro.

Le Playbill fait office d'éditorial dans lequel on énumère le contenu du numéro. Dans celui, par exemple, on peut y voir Woody Allen qui a contribué ici en écrivant une histoire courte. 

Dear Playboy est, bien entendu le courrier des lecteurs qui commentent le contenu des numéros passés.

Le Playboy Advisor est une chronique de deux ou trois pages où les gens peuvent poser toutes les questions qui peuvent leur passer par la tête, soit pour avoir des renseignements, comment se démêler dans une relation qui tourne au vinaigre, aux conséquences des unions inter-ethniques jusqu'aux simple paris. Les réponses sont bien étoffées et les conseils toujours judicieux. 

Playboy After Hours est une chronique qui recense ce qui se passe dans les grandes villes, des faits cocasses dans d'autres imprimés. Cette chronique n'existe plus aujourd'hui. 

The Playboy Forum était un lieu d.échange entre les lecteurs et Playboy sur des sujets d'actualité qui gravitaient surtout autour de la politique, parfois publiés dans des numéros précédents, dans d'autres publications, à la télévision ou les journaux.

La section consacrée à la Playmate du mois, généralement au milieu, était facilement repérable en raison du poster à déplier qui s'y trouvait. Comme on peut le constater ici dans ce numéro de mars 1966, on ne trouve aucune photo nue de la Playmate Priscilla Wright sinon celle du «centerfold». On peut voir la jeune femme s'adonner à ses activités favorites, à passer du temps avec des amies et sa mère. On laisse Priscilla parler de sa vie, de ses goûts et ambitions. C'était la norme pour le temps où l'emphase n'était pas axée sur la nudité. Ce n'est que dans les années 70 que les photos de nus prendront plus d'espace.

 Les blagues Playboy se retrouvaient toujours à l'endos du «centerfold» de la Playmate du mois. Celles-ci étaient accompagnées d'illustrations de la Femlin, un petit personnage féminin créé par LeRoy Neiman en 1955 à la demande de Hefner qui voulait égayer les blagues avec des illustrations. Elle se retrouve à plusieurs reprises en couverture du magazine, comme en avril 1961, décembre 1964 et octobre 1967, entre autres.




 La Femlin que l'on voit ici faire une apparition dans la section mode de l'édition d'avril 1961,a été commercialisée sur différents objets comme des cendriers, des verres et tasse à café. On l'a aussi offert en figurine de plâtre en quatre variations différentes et qui se détaillaient alors pour environ $7. 

Les nouvelles courtes étaient parfois écrites par des talents prometteurs, en l’occurrence ici Woody Allen ou des écrivains connus comme Nabokov. Ces histoires, contrairement aux récits plus longs qui étaient fragmentés en plusieurs parties, se lisaient d'un coup en un seul numéro. 

La mode a pratiquement toujours fait partie intégrante de Playboy. On retrouvait dans chaque numéro les nouvelles tendances d'ici et d'ailleurs dans des reportages photo de grande qualité. Des vêtements de style pour toutes les occasions y étaient présentés. 


Un goût pour la littérature.

Avec les ventes du premier numéro Hefner met en circulation le second et cette fois il indique l'adresse de l'éditeur, qui n'est autre que celle de l'appartement qu'il partageait avec son épouse. Pour Hefner il est primordial de publier des nouvelles courtes et même des romans. C'est ainsi que Fahrenheit 451 de Ray Bradbury se retrouve fractionné dans les édition de mars, avril et mai 1954, soit un an après la sortie du roman. On verra par la suite des oeuvres de Vladimir Nabokov, John Le Carré, Michael Crichton, Kurt Vonnegut et Ian Flemming, pour n'en nommer que quelques uns. Pour tout jeune auteur, il devient clair que Playboy peut être une sensationnelle porte d'entrée afin de se faire voir et Hefner n'hésite pas à donner leur chance à de nombreux auteurs en quête de visibilité. Ci-bas, on peut voir la première partie de Octopussy, le roman de Ian Flemming mettant en vedette James Bond et dont on fera éventuellement un film avec Roger Moore.


Sur la scène. 

On the Scene a été une chronique qui a duré pendant de très nombreux numéros et qui amenait les projecteurs sur des personnes qui se démarquaient de par leurs réalisations et qui étaient, selon Playboy, destinées a un bel avenir. On y a vu, parmi ceux-là, le jeune acteur Michael Caine et un chanteur du nom de Léonard Cohen, par exemple. Dans l'édition d'août 1968 c'est un architecte prometteur qui fait la pleine page: un certain Moshe Safdie, photographié devant sa création, Habitat 67.


Des vedettes en vedette.

Vers la fin des années 70, et surtout 80, Playboy fait paraître à une fréquence qui augmente sans cesse des vedettes féminines, soit de la chanson, du cinéma ou de la télévision, et qui acceptent de se dévoiler pour le magazine comme Raquel Welch, Nancy Sinatra, Madonna, Kim Basinger, Joan Collins (alors à son apogée avec Dynasty), Goldie Hawn, Vanna White, Cindy Crawford, Sharon Stone, Drew Barrymore, Farrah Fawcett et Charlize Theron, pour ne nommer que celles-là. Ce sera une façon, entre autres, pour mousser les ventes du magazine.

Plus qu'un magazine. 

Dès les années 50, avec le succès sans cesse grandissant du magazine, Playboy devient davantage qu'une publication mensuelle pour devenir pratiquement un mode de vie. Voyons un peu de quelle façon Hefner a orienté la marque Playboy vers d'autres horizons que le simple imprimé.

Playboy à la télévision.

Hefner et son magazine sont tranquillement en train de révolutionner le paysage socio-culturel, et non pas seulement à cause de femmes nues qui jalonnent quelques pages de son magazine. Le fondateur conceptualise une émission de télévision en 1959 et qu'il nomme Playboy's Penthouse. Non, il ne s'agit pas ici de la rivalité que vont se livrer plus les deux revues. Le mot «penthouse» fait ici référence au dernier étage d'un bâtiment mais dont la structure est en retrait de celle qui est principale. En architecture résidentielle c'est souvent l'endroit le plus chic. Et le plus dispendieux. Durant cette émission, Hefner accueille les plus grands musiciens, chanteurs et groupes ainsi que des humoristes incluant le légendaire Lenny Bruce.


Hefner récidive plus tard en 1968 avec une autre émission basée sur le même format; Playboy After Dark où il continue de recevoir les artistes dont tout le monde parle, de Ike et Tina Turner à Sonny et Cher.

De la fête en encore de la fête.  

Le Playboy Mansion de Chicago a de quoi éblouir avec toutes ses installations, dont une piscine spécialement conçue avec des fenêtres situées sous le niveau de l'eau et permettant aux gens d'observer les femmes, souvent en costume d'Ève, barboter, plonger et nager. On y retrouve une salle de projection, de grandes douches et un sauna. Inutile de dire que c'est souvent la fête au Playboy Mansion. Fait amusant, le comédien Mort Sahl a un jour fait visiter le Playboy Mansion à Frank Sinatra et Bob Hope. Le premier n'appréciait pas voir autant de femmes graviter autour de Hefner alors que Hope trouvait ça tout à fait extraordinaire. Car il faut préciser ici que le Playboy Mansion était doublé d'une sorte de «pensionnat-hôtel» pour les Playmates qui pouvaient y passer autant de temps qu'elles le voulaient. Elles partageaient un grand dortoir ainsi que les douches.

Une des fêtes tenues au Playboy Mansion de Chicago. Hefner tient à la main un album de Ray Charles et la femme à sa gauche est Christa Speck (1942-2013) et avec qui Hefner a eu une courte liaison. Elle a été Playmate du mois de septembre 1961 et Playmate de l'année 1963. En 1965 elle a épousé le producteur de télévision bien connu Marty Krofft. 

En 1971 Hefner fait l'acquisition de ce qu'il conviendra d'appeler Playboy Mansion West, à Los Angeles comme résidence secondaire et en 1975 il y déménage de façon définitive. Dotées d'installations aussi somptueuses que celle de Chicago, avec l'avantage d'un climat beaucoup plus clément. La piscine extérieure ainsi que la fameuse grotte ne manquera pas de faire jaser. À partir de 1975 c'est donc à Los Angeles que se déroulent de grandes fêtes organisées par Hefner qui y invite tout le gratin d'Hollywood. Les photos de ces fêtes, truffées d'acteurs et d'actrices, se retrouvent régulièrement dans les pages du magazine. Un malaise cardiaque en 1985 le forcera toutefois à changer de régime de vie. Malgré une santé qui se veut plus précaire, Hefner continue de travailler au magazine en tant qu'éditeur en chef. 

Des clubs comme des champignons.

L'idée des clubs a germé, comme mentionné plus haut, avec le Playboy Jazz Festival et le succès du premier club a incité Hefner a en ouvrir d'autres en Amérique. Montréal est la seule ville canadienne à en avoir eu un et il a ouvert ses portes en 1967, durant l'Expo, sur la rue de la Montagne et dont je vous ai parlé dans cet article.


Ici, Hefner inspecte le nouveau tissu choisi pour les uniformes de Bunnies.

Alors que les Playboy Clubs sont à leur apogée, au milieu des années 60, Playboy est le plus grand employeur de talents artistiques aux États-Unis, quelque chose qui ne s'était pas vu depuis l'âge du Vaudeville dans les années 20.

Le Playboy Club de Montréal, sur de la Montagne. 

Toutefois, de là à penser ou croire que les Playboy Clubs sont des endroits de débauche et perdition il y a tout un canyon. Ces Clubs sont des endroits où les règlements sont nombreux, clairement définis et bien renforcés, tant du côté de la clientèle que des «Bunnies» qui y travaillent. D'ailleurs, chaque «Bunny» reçoit une formation ainsi qu'un livret de 27 pages qui détaillent très exactement le code de conduite que chacune doit suivre à la lettre. Quant aux détenteurs de clés, qui ressemble à une carte de crédit, ils sont aussi tenus de respecter des conditions strictes, à défaut de quoi ils sont expulsés et perdent leur membership. Voici d'ailleurs ce que dit le manuel de l'employée à ce sujet:




En tout et pour tout il y a eu 45 Playboy Clubs en opération dans le monde et aujourd'hui il ne subsiste que celui de Londres. Toutefois, pour se donner une idée de l'ambiance qui régnait alors que les Clubs étaient à leur apogée, il suffit de visionner la populaire série Mad Men, saison 4, épisode 10 alors que Lane Pryce y amène son père ainsi que Don Draper.


Une offre diversifiée.

Durant les années 80 le magnétoscope devient très abordable et la grande majorité des foyers en possèdent au moins un. Les clubs vidéo poussent partout comme des champignons et les films qui sortent en salle sont vendus en vidéocassettes de plus en plus rapidement. L'industrie de la pornographie, qui a grandement contribué au succès commercial tant du VHS que du Beta produit une quantité de plus en plus grande de films pornos et fait des affaires d'or. Hefner considère que la popularité des magnétoscopes justifie la production de vidéocassettes portant la griffe Playboy. Bientôt, chaque Playmate possède sa vidéocassette attitrée. Puis, on propose des titres variés; Intimate Fantasies, California Girls, Sexy Lingerie, Girl Next Door et plusieurs autres.


L'internet. 

Le «World Wide Web» de Tim Berners-Lee est officiellement offert au public pour la première fois en août 1991. Il s'agit d'une technologie naissante qui ne ressemble en rien à l'immense et complexe réseau que l'on connaît aujourd'hui. Il faut toutefois attendre 1994 pour que Playboy se lance dans l'aventure en-ligne avec son adresse officielle, soit playboy.com, laquelle est toujours accessible aujourd'hui.

Les causes sociales.

Durant les années 60 il existe toujours de sales croûtons sociaux; les femmes n'ont pas libre accès à l'avortement, les relations entre gens d'ethnies différentes étaient mal vues et encore plus celles entre personnes du même sexe. Pour Hefner, que les femmes puissent être maîtres de leurs corps et d'avoir accès à l'avortement ainsi qu'à la contraception était primordial, tout comme le mariage entre personnes du même sexe. Pour Hefner, ces droits étaient les droits de tous.

En 1955, alors que le magazine est encore tout jeune et que la censure a le bras long et le couteau bien aiguisé, Hefner fait paraître une courte histoire intitulée «The Crooked Man» qui se déroule dans une société où l'homosexualité est la norme. Inutile de dire que cette histoire fait onde de choc. Qui plus est, il a publié un article consacré à Charlie Chaplin, alors que l'acteur était alors l'homme le plus détesté en Amérique.

Durant les années 60, alors que la ségrégation faisait rage, Hefner s'était assuré que les portes de ses Playboy Clubs soient ouvertes à tous, peu importe la couleur de leur peau ou de leur origine ethnique. En 1961 Dick Gregory, a été le premier humoriste noir à travailler au Playboy Club de Chicago, ouvrant ainsi la porte à d'autres artistes noirs. Hefner n'a aussi eu aucun problème à recruter Alex Haley (Racines) en tant qu'interviewer.

Durant la guerre du Viêt-Nam, une guerre très impopulaire aux États-Unis, l'acteur Yul Brynner a demandé à Hefner d'utiliser l'avion de Playboy, le «Big Bunny» afin de rapatrier de nombreux orphelins de guerre Viêt-Namiens. Ce sont des «bunnies» de Playboy (habillées, bien entendu) qui se sont prestement occupées de ces enfants.

Playboy a aussi publié la dernière lettre de Martin Luther King, Un testament d'espoir, écrit en janvier 1969 et édité par sa veuve, Coretta Scott King.

Un séducteur malgré tout.

Durant son service militaire, l'épouse de Hefner le trompe et Hefner prend ça pas mal dur lorsqu'elle lui avoue. Elle fermera les yeux sur les propres infidélités de son époux car elle se sentait coupable de ses propres gestes. Le couple divorce en 1959. La réputation de Hefner comme grand séducteur n'a rien de surfaite. Il a beau se consacrer corps et âme à son magazine il n'en demeure qu'une certaine partie de ce corps est bien occupé avec plusieurs des Playmates du magazine et entreprend des relations, certaines sérieuses et d'autres moins. Durant les années 60 ce sont pas moins de huit Playmates qui intentent des poursuites totalisant presque 35 millions de dollars à titre de dédommagements en raison de relations que Hefner a décidé de terminer. Cela ne l'empêche tout de même pas de continuer à séduire et d'autres Playmates sont se retrouver ainsi dans ses draps. Il aura tout de même été marié trois fois d'où il aura quatre enfants et aura eu cinq relations dites «officielles». Personnage ayant un magnétisme certain, Hefner aura toutefois toujours su s'entourer de ces femmes qui se retrouvaient soit dans la magazine, dans les Clubs ou ailleurs.


Hefner, même s'il se présentait comme grand défenseur des libertés sociales, était fréquemment dans la mire des féministes, avec lesquelles il était à couteaux tirés. Au début des années 70 il a utilisé Playboy pour effectuer une charge directe contre les féministes. Ces dernières l'accusaient de marchander la nudité des filles, de la rendre socialement acceptable tout en faisant des montagnes d'argent à leur dépens. On le traitait effectivement de «pimp». Mais, faut-il l'avouer, l'érotisme et ses diverses représentations a toujours eu le vent dans les voiles et ce, depuis l'antiquité. Quant à toujours être entouré de femmes...




L'évolution de Playboy. 

Le début des années 70 amène des changements sociaux importants. La libération sexuelle des années 60 bat son plein. Les femmes ont libre accès à la contraception et les unions libres sont en vogue. La sexualité s'affranchit et repousse les limites.

Comme je le mentionnais plus haut, les lois en vigueur aux États Unis interdisaient aux publications américaines de montrer les organes génitaux des femmes dans les magazines. Dura lex sed lex. Les photographes de Playboy s'arrangeaient donc toujours pour cacher le pubis des femmes grâce à une main judicieusement placée, un morceau de vêtement ou un coin de meuble. Il y a eu toutefois quelques exceptions mineures, possiblement accidentelles, repérables pour celui qui a l’œil.

En 1965 un certain Bob Guccione lance en Europe le magazine Penthouse, calqué sur le modèle Playboy et, en raison des mœurs résolument plus relaxes et moins coincées qu'en Amérique, ne s'enfarge pas dans les poils pubiens et n'hésite nullement à les dévoiler. Si Playboy a ses Playmates, Penthouse a ses Pets (en anglais; un animal de compagnie). Il y a donc, chaque mois, la Penhtouse Pet.

En septembre 1969 Guccione décide de venir jouer dans les plates bandes de Playboy et de publier Penthouse aux États Unis sans qu'il n'y ait de différence avec l'édition européenne. Les femmes entièrement dévoilées font donc une forte concurrence à Playboy, qui ne déroge toujours pas d'un iota en voilant encore et toujours les pubis des Playmates. Histoire de ne pas se faire damer le pion par Penthouse, Playboy devient plus audacieux, au risque de devoir en démêler avec la Justice. C'est ce que Hefner va appeler la «guerre pubienne».


Ce n'est toutefois qu'en janvier 1971 que la première Playmate à dévoiler son entre-jambe va apparaître; Liv Lindeland mais c'est de nouveau Gucionne qui va de nouveau pousser les limites de la censure en dévoilant non plus les poils pubiens mais bien les vulves, les anus et même les pénis de partenaires mâles. Pour Hefner, pas question de donner suite, même si les photographies des Playmates des années 70 sont nettement plus audacieuses que celles des années 60. Du reste, Playboy et Penthouse vont chacun prendre une direction différente; Playboy demeurant dans son format habituel (mais avec des poils pubiens) et Penthouse va donner presque dans le hardcore. Gucionne va, entre autres, publier les photos nues de Traci Lords prises alors qu'elle n'avait que 15 ans ainsi que celles, encore plus choquantes, de la prépubère Brooke Shields, également nue (complètement) et telle qu'on pouvait la voir dans la version non-censurée du film Pretty Baby de Louis Malle. L'arrivée de magazines encore plus portés sur la pornographie comme Hustler va pousser encore plus loin la pornographie publiée, surtout avec des photos très explicites.

Durant les années 70, donc, Playboy augmente considérablement le contenu érotique en ajoutant des sections spéciales. Le nombre de pages contenant des photos de femmes nues est considérablement supérieur à ce qu'il était durant les années 60. C'est aussi l'époque du fameux «airbrush». Il s'agit d'un outil que l'on utilisait souvent en graphisme et en illustration, un sorte de mini-pistolet connecté à de l'air comprimé et de la peinture. C'était la façon pré-Photoshop de modifier les photos. Chez Playboy on utilisait le «airbrush» pour adoucir la peau et la rendre lisse à la perfection alors que durant les années 50 et 60 la volupté des photos était principalement due aux talents des photographes et de l'équipement qu'ils utilisaient. À la défense de Playboy il faut néanmoins admettre que ce n'était pas le seul magazine à utiliser cette technique, loin de là. Quant à son concurrent, Penthouse, on préférait les photographes qui donnaient dans le style «vaseline» à la David Hamilton.

Toutefois, le contenu éditorial n'était pas diminué, ou aminci, par l'ajout de contenu érotique. Les nouvelles courtes, les grandes entrevues et autres sections continuaient. Se sont ensuite ajoutées des chroniques telles que celle, en 1978, tenue par Asa Baber (1936-2003), lequel allait quelque peu à contre-courant du machisme prédominant avec des sujets comme la paternité, le rejet, la dépression, le divorce et invitait les hommes à avouer les faiblesses qui les accablaient afin de mieux pouvoir les comprendre et les traiter adéquatement.

Durant les années 80 on note une certaine évolution; les vidéocassettes et aussi, en 1982, la nomination de Christie Hefner, la fille de Hugh, comme présidente de l'empire Playboy. Elle devient également présidente du conseil d'administration en 1988. Elle quitte ces postes respectivement en 2008 et 2009.

Un changement majeur chez Playboy est annoncé en 2015 via son président Scott Flanders, qu'à partir de mars 2016 Playboy ne présentera plus de nudité frontale complète. La raison est simplement cette incapacité à pouvoir faire compétition avec la pornographie sur internet, laquelle est largement gratuite et incroyablement facile d'accès. Les Playmates du mois ne disparaissent pas mais sont présentées de façon beaucoup plus sobre. En février 2017 Playboy revient sur ses pas concernant la nudité, précisant que la décision de l'enlever du magazine avait été une erreur.

Jusqu'à son décès, Hefner a été le rédacteur en chef de Playboy et approuvait le contenu de chaque numéro. Toutefois, le futur de Playboy semble bien assuré avec son plus jeune fils, Cooper Hefner, lequel a définitivement hérité des gènes et de l'audace de son célèbre père. «Chaque grand film a une suite.» A-t-il dit récemment. «La même chose peut être dite des marques.», faisant ainsi allusion à Playboy. Agissant chez Playboy Industries à titre de Chief Creative Officer et fiancé à l'actrice Scarlett Byrne (Pansy Parkinson dans Harry Potter), le futur du magazine qu'à fondé son père en 1953 semble être assuré.

Oui, il s'agit bien de Cooper Hefner, et non de Hugh. La ressemblance est certainement frappante. 





Le saviez-vous? Peu après le décès de Marilyn Monroe, la première femme à apparaître dans Playboy, Hefner a acheté la crypte funéraire immédiatement à gauche.



lundi 18 septembre 2017

Les comptoirs de lunch Woolworth

Si vous êtes abonnés à ma page Facebook vous savez sans doute que j'y partage souvent des choses qui n'apparaissent pas nécessairement ici. C'est le cas récemment d'une photo d'un vieux comptoir de lunch où je demandais comme ça si les gens étaient assez vieux pour s'en rappeler. voici d'ailleurs la photo en question. 

Cette photo a été aimée par presque de 800 personnes et pas moins de 310 personnes ont écrit un commentaire afin d'attester que oui, elles se souvenaient bien de ces longs comptoirs à lunch. Certains parlent de leur emplacement favori, d'autres leur morceau de menu préféré alors que d'autres mentionnent y avoir travaillé. Tous les commentaires, sans exception, témoignent des merveilleux souvenirs dont voici quelques extraits:

«Ma mère m'amenait au comptoir chez Woolworth ou Kresge sur Ste-Catherine après la visite chez l'optométriste. Les meilleurs sandwich et sundae de mon enfance.»

«J'adorais aller manger à ces endroits avec mes amis, la nourriture était bonne, et l'ambiance spéciale, dommage il n'en reste même pas un.»

«Yup... travaillé comme étudiant dans un Woolworth qui en avait un !!! La tarte aux citrons était dangereusement bonne pendant les pauses !!!»

«À Alma, il y en avait un chez Woolworth et chez Continental. J'aimais bien quand ma mère m'y amenait manger une frite ou un sundae.»

«Je me souviens très bien du Woolworth sur la rue St-Dominique à Jonquière. Quel bonheur lorsque nous prenions un jus de raisins avec un beigne au miel.»

«Et c'est à un tel comptoir du Kresge de Val-d'Or que j'ai mangé mon premier hot chicken!!!! Hummmmm!»

«Quand j'avais 16 ans, j'étais caissière chez Kmart à Arvida et pour dîner, je mangeais toujours un fish & chips au comptoir....»

«Oh que oui chez Kresge et aussi chez Woolworth sur la rue sainte Catherine je me souviens du super bon chausson au pomme et sirop mais surtout de ma tante Pauline qui y travaillait serveuse au comptoir .. un de mes bons souvenirs d enfance...»

«Omg!!!!!! Woolworth rue Ste-Catherine ouest j'y mangeais la meilleure salade de macaroni en ville!!!!!»

«Oui je travaillais là sur la rue Arnauld à Sept Iles dans les années 60 !!! Quels beaux souvenirs que me reviennent en tête !!!!!»

«J'ai travaillé chez Woolworth Jean-Talon et Pie lx à la comptabilité pour la fontaine et la pâtisserie, je remplaçais durant à la fontaine et la pâtisserie durant les pauses à l'été de 1955 à 1958.»

«J'ai travaillé chez Woolworth à St.Henri et je gagnais .05 de l'heure de plus que le salaire des autres car je parlais anglais....et plus tard, rue Wellington à Verdun, prendre un coke fontaine et un apple dumpling.....avec les 2 enfants dans le carrosse..........c'était le bon temps.»

Comme on peut le constater avec cette sélection choisie parmi les 300 commentaires, ces fameux comptoirs n'ont pas manqué de laisser de magnifiques souvenirs dans la mémoire des gens qui ont connu ces comptoirs. Bien entendu, si vous faites partie des générations plus jeunes, il y a fort à parier que vous n'avez jamais connu ce genre de chose et croyez-moi, vous avez malheureusement manqué une bien belle expérience. Alors que sont ces comptoirs à lunch et d'où ça vient?

L'idée origine des grands magasins F.W. Woolworth, une chaîne de magasin fondés aux États Unis en 1878 à Utica, dans l'état de New York. En 1904 on retrouve six chaînes Woolworth et la division canadienne est établie à North York en Ontario dans les années 20. Ce sont alors des magasins à aubaines qui ont démarré la mode des magasins à bon marché et qui inspiré plus tard les fameux 5-10-15, nommés ainsi parce que tous les items étaient vendus à 5, 10 ou 15 sous et pas plus. Woolworth est en quelque sorte l'ancêtre lointain des magasins à un dollar qui font fureur aujourd'hui. 

Puis, quelqu'un, quelque part dans le service de direction de Woolworth, et sans que l'on ne sache qui très exactement, a une idée. Les client qui vont et viennent à la recherche d'aubaines ont parfois un petit creux. Pourquoi ne pas aménager un service de restauration sur le pouce où ils pourraient grignoter un petit quelque chose afin de s'emplir la panse pour ensuite continuer de magasiner tout ragaillardis! Avec un menu facile et peu dispendieux on attire aussi les gens qui veulent casser la croûte rapidement et en finissant ils passent aux travers différents départements qui les incitent à économiser sur différents produits aux prix alléchants. C'est une formule gagnante/gagnante qui n'est pas sans rappeler pourquoi les supermarchés mettent leurs comptoirs laitiers aussi creux dans leurs magasins, c'est pour vous tenter avec tout plein de spéciaux chemin faisant. 

Le concept est très simple en soi et s'appuyait essentiellement sur l'intégration d'un comptoir à lunch comme on en retrouvait ailleurs et qui avaient pignon sur rue. À Montréal on peut penser au fameux Montréal Pool Room par exemple. À quelques différences notables, toutefois. Ainsi, le comptoir-client et l'aire de préparation des aliments était beaucoup plus longs. Cette dernière était tout aussi étroite et comportait tout ce qu'il fallait de ça et là afin de servir les gens rapidement; fontaines de boissons gazeuses, réfrigérateurs, grille-pains... Voici d'ailleurs un menu typique de 1957:

Comme on peut le voir, il ne se trouve ici rien de bien compliqué à préparer. La plupart des éléments sur ce menu peuvent être préparés et servis en quelques minutes à peine. Les ingrédients comme le poulet, le jambon, le bacon et les œufs sont tous préparés à l'avance et conservés dans des réfrigérateurs. 

Ici on peut voir un Woolworth de Toronto photographié en 1958. Cette vue en plongée nous permet de mieux voir comment tous les éléments étaient disposés de façon à pouvoir servir rapidement la clientèle. On note aussi la présence de cloches à gâteaux directement sur le comptoir, de quoi certainement aiguiser l'appétit. Quoiqu'il en soit, le concept fait fureur et les clients emplissent les tabourets tournants. À Los Angeles le succès était tel que le comptoir du Woolworth comptait pas moins de 100 tabourets.  

Malgré les années, le succès ne dérougit pas, comme on peut le voir sur cette photo prise au début des années 70 où il n'y a aucune place libre. On note, avec amusement, que les grands spéciaux se trouvent tout juste derrière les tabourets. 

L'idée de Woolworth fait des petits et bientôt d'autres magasins emboîtent le pas en dotant leurs propres magasins de comptoirs à lunch parfaitement identiques. Ici à Montréal ce sont des magasins Greenberg, United, Kresge et plus tard Woolco. D'autres magasins, tels Eaton et Simpson's préfèrent avoir de véritables restaurants et cafétérias mais dans des zones bien définies. 

On peut admirer ici une variante intéressante. Plutôt qu'avoir des tabourets on a tout simplement installé des banquettes directement au comptoir avec une ouverture basse afin de mieux y faire passer les assiettes. Chaque banquette est assortie de sa patère pour y accrocher son manteau. Ces banquettes ne prennent qu'un peu plus d'espace que les tabourets mais en retour la clientèle y est installée beaucoup plus confortablement.

Les comptoir à lunch ne sont pas uniques à Montréal, bien entendu, mais ils ont certainement fait partie du paysage pendant de très nombreuses années. Malheureusement le concept des comptoirs à lunch popularisés par Woolworth a disparu en même temps que lorsque les magasins qui en avaient  fermé ses portes, tout comme ses compatriotes Kresge, United, Woolco et autres. Il y a bien Wal Mart dont plusieurs succursales comportent des McDonald's mais ce n'est vraiment pas la même chose. Le comptoir à lunch d'autrefois était unique en soi et c'est bien dommage qu'il n'ait pas survécu.



Le saviez-vous? En 1960 au Woolworth de Greensboro en Caroline du Nord, quatre étudiants noirs se sont vu refuser le service parce qu'ils se trouvaient dans la section réservée au blancs. L'affaire a fait tout un tabac médiatique et est aujourd'hui connue comme le «Greensboro Sit-In».