samedi 27 octobre 2012

Rationalité ectoplasmique

Des histoires de fantômes au Québec, en voulez-vous en v'la. Presque chaque famille possède son petit lot de faits étranges et [supposément] inexpliqués. Du fantôme de matante Georgette qui se berce dans sa chaise à mononcle Gédéon qui marche dans le grenier toute la nuit aux sensations de malaise dans la cave près de la fournaise, il y a fort à parier que vous ayez déjà entendu des histoires de ce genre à un moment ou un autre. Et chose certaine, beaucoup de gens croient dur comme fer à ces phénomènes. Beaucoup! Toutefois, quand on y regarde de plus près, et en faisant preuve d'un peu de jugement rationnel, on se rend compte qu'il se trouve derrière ces phénomènes des explications logiques qui n'ont rien d'ésotérique. On aime ça se faire des peurs, que voulez-vous? D'ailleurs, pourquoi pensez-vous que ces histoires sont presque toujours racontées le soir ou à la lueur d'un feu de camp?


Il y a aussi les fantômes célèbres comme celui de la Corriveau dont le corps avait été déposé dans une cage en fer au vu et au su de tout le monde. On a tellement exagéré et amplifié cette histoire que non seulement le nombre de victimes s'est vu multiplié mais c'était rendu que le squelette de la Corriveau, toujours dans sa cage, courait après le monde. Si Marie-Josephte Corriveau fut effectivement trouvée coupable de meurtre, elle fut exécutée, exposée pendant un peu plus d'un mois dans la cage puis enterrée selon les ordres de James Murray. Rien de plus.

Et puis comment elle fait pour courir avec les deux pieds dans la cage?

La légende Mary Gallagher est très populaire aussi. Vous vous en souvenez sûrement, il s'agit de cette femme aux moeurs légères qui fut assassinée à Griffintown en 1879 (dont j'ai parlé ici) et dont le fantôme se promènerait aux alentours des lieux du crime tous les sept ans, recherchant supposément sa tête. Je me suis rendu à plusieurs reprises sur les lieux du crime et je vous avoue en toute sincérité n'avoir jamais aperçu quoi que ce soit d'anormal, le terrain ou se trouvait la maison étant aujourd'hui un banal stationnement. Et puis je me demande bien pourquoi la Gallagher chercherait sa caboche puisqu'elle a été enterrée avec le reste de son corps au cimetière Notre-Dame-des-Neiges...

Pensons aussi à la légende du pont de Québec dont l'effondrement avait été attribué dans un conte à un personnage diabolique qui avait exigé l'âme du premier passeur du pont, quand dans le fond ce n'était dû qu'aux ingénieurs qui avaient calculé leurs affaires tout croche.

Et pourquoi pas un p'tit mot sur la fameuse tour hantée de Trafalgar sur le mont Royal. Pendant des années quantité de gens étaient parfaitement convaincus qu'ils s'agissait d'une véritable histoire, qu'un couple y avait été assassiné et que leurs fantômes terrorisaient les gens qui s'aventuraient alors que dans le fond il ne s'agissait que d'un conte inventé de toute pièce.

 Aujourd'hui la cour arrière d'une maison où il ne se passe rien de surnaturel...

Pourtant il existe bel et bien des témoignages on ne peut plus sérieux de personnes qui ont rapporté, par exemple, avoir ressenti des sensations de crainte, d'oppression et d'angoisse profonde à certains endroits bien spécifiques. Il suffit d'y rajouter d'une pincée de présomption, d'un soupçon d'imagination et qu'on laisse couvrir à feu doux pour que l'on obtienne quelquonques explications surnaturelles. Et des légendes urbaines aussi.

Avant toute chose je crois qu'il serait approprié d'établir qu'ici, au Studio Pluche, la croyance envers les spectres, fantômes et autres apparitions ectoplasmiques est à peu près nulle et il est peu probable que le numéro de téléphone 555-2368 soit composé.  

Passons maintenant aux choses sérieuses, si vous le voulez bien. 

Présentement autour de vous, au moment où vous lisez ceci, il y a probablement du bruit. Je ne sais pas; des autos qui passent, la musique d'un poste de radio, des conversations, un chien qui jappe, un chat pris dans un tuba, la voix nasillarde et terriblement désagréable d'une caissière de supermarché qui appelle un emballeur dans le haut-parleur, bref.

Tout ce que vous entendez via vos deux oreilles est composé de fréquences et mesuré hertz ou Hz, unité de mesure des fréquences (attention, je ne parles pas de volume, qui est lui mesuré en décibels, prière de ne pas confondre). Plus le nombre de hertz est élevé, plus le son vibre rapidement. A 1000 Hz vous devenez un megahertz et à 1000 megahertz vous devenez un gigahertz, unité de mesure dont on se sert fréquemment en informatique.


Les ondes sonores, donc composées de différentes fréquences, sont perçues différemment par les êtres vivants. Les humains dont vous faites partie (enfin je l'espère) peuvent entendre une gamme qui s'étend (approximativement) de 16 Hz jusqu'à 20,000 Hz. Le chien quant à lui peut entendre jusqu'à 40 000 Hz. C'est pour ça que quand vous sifflez dans un sifflet à chiens vous n'entendez rien mais que pitou, lui, est tout excité. Le dauphin peut entendre jusqu'à 80 000 Hz et la chauve-souris jusqu'à 100 000 Hz.

Nous avons défini que la gamme des fréquences perçues par l'être humain (16~20 000 Hz) fait partie de ce que nous appelons les sons. Au-delà de 20 000 Hz les fréquences deviennent des ultrasons.

Je sais, vous allez me de demander c'est quoi le lien entre les sons et les lieux «hantés».

Hé hé.

Le début du vingtième siècle, on le sait, a été très fertile en expériences de toutes sortes. Elles pouvaient être farfelues, idiotes, dangereuses ou carrément étranges. Bon nombre d'entres elles ont tout de même conduit à des découvertes assez étonnantes. C'est le cas des infrasons.

De quossé?

Les infrasons. C'est-à-dire la gamme des sons en bas de 16 Hz et qui sont parfaitement inaudibles par l'oreille humaine. Des scientifiques ont découvert que les infrasons pouvaient être captés par les oreilles sans toutefois être «entendues» comme tel mais avec des conséquences, comment dire, intéressantes.

 Vladimir Gavreau.

Avançons maintenant en 1957 dans le laboratoire d'électro-acoustique du docteur Vladimir Gavreau à Marseille. Un des assistants du docteur se mit un jour à saigner des oreilles. Curieux, Gavreau se mit à faire quelques recherches afin de savoir ce qui pouvait bien causer ce désagrément. Après avoir écarté certains choix musicaux douteux il trouva que des vibrations causées par des tuyaux d'une certaine longueur et circonférence (...) pouvaient causer des effets qui allaient de déplaisants à carrément douloureux. Des études plus poussées ont permis d'établir que les sons entre 7 et 19 Hz pouvaient déclencher des sentiments d'angoisse, de crainte et même de panique. Ce qui est autant plus intéressant dans tout ça c'est que la nature elle-même produit énormément d'infrasons; les volcans, le tonnerre, des vagues massives... 

Il y a de celà quelques années des chercheurs du Riverbanks Zoological Park à Columbia en Caroline du Sud ont enregistré des vocalisations de tigres pour ensuite les analyser. Et devinez ce qu'ils ont trouvés: les tigres pouvaient facilement produire des sons à... 18 Hz, dont nous avons vu les effets plus haut. Un des chercheurs a conclu que le rugissement d'un tigre pouvait saisir et paralyser un être humain (ce qui facilite grandement la capture et la dégustation).

Et les maisons hantées dans tout ça?!?!

Eh bien voilà. Des infrasons, tout simplement. Voilà un phénomène entièrement naturel, tout à fait invisible, parfaitement imperceptible, qui peut à tout hasard vous foutre la grand-mère de toutes les trouilles, vous enlève toute joie de vivre et qui vous donne l'envie de vous enfuir à toute vitesse.

Mais qu'en est-il des fameuses «apparitions»?

Eh bien voilà. Il y a de celà quelques années un ingénieur britannique du nom de Vic Tandy travaillait pour une firme qui fabriquait de l'équipement médical. Ce n'était pas très grand, quelque chose comme 30 pieds par 10 pieds. Puis est venu ce moment où les gens qui travaillaient dans ce labo ont commençé à ressentir des sensations d'opression, d'inconfortet aussi cette étrange impression d'être «surveillé». Tandy en fut même témoin. Un soir il appercut même une forme grise qui se déplaçait à la périphérie de sa vision. La forme resta muette. Tandy affirma qu'il fut soudain prit de frissons et qu'il devint carrément terrifié. Quand il se retourna pour voir la forme elle disparut. Le niveau d'inconfort continua de plus belle sans que l'on ne puisse expliquer pourquoi.

 Vic Tandy.

Un soir Tandy était en train d'ajuster une épée d'escrime (après les heures de travail on assume) dont il avait besoin pour une compétition. Il avait placé celle-ci dans un étau et nota que l'extrémité de la lame vibrait comme ça sans raison apparente. Il a eu la chienne, évidemment. Toutefois, étant ingénieur, il a décidé d'utiliser son esprit rationnel pour tenter de comprendre ce phénomène.

Si la lame vibrait c'est qu'elle recevait de l'énergie qui devait varier en intensité à une fréquence identique à la fréquence résonnante de la lame. Après une expérience il se rendit compte que le centre de la pièce était soumis à une fréquence faible d'ondes stationnaires.

Huh?

Les sons que l'on entend sont en réalité des variations dans la pression de l'air autour de nous. On représente graphiquement celles-ci sous forme de ligne sinueuse sur un écran. si vous parlez à quelqu'un, par exemple, les ondes de votre voix se propagent jusqu'à l'oreille de votre interlocuteur (la théorie semble toutefois s'effondrer quand une femme parle à son conjoint). Autre exemple, il vous est probablement arrivé en montagne de crier quelque chose très fort pour ensuite le réentendre une seconde ou deux plus tard sous forme d'écho. L'onde de votre cri a voyagé, a rencontré des obstacles et est revenue vers vous.

 Graphique d'une onde sonore.

C'est un peu ce qui s'est passé dans le labo de Tandy; on s'est rendu compte que l'onde qui faisait vibrer la lame de l'épée était d'une fréquence qui faisait qu'elle était parfaitement réfléchie par les murs et revenait au centre sans ne pouvoir aller nulle part. Mais qu'elle était cette fréquence?

C'est ici que la mathématique et la logique font fuir les fantômes de terreur:

f = v/λ où λ = 2xl (et pouf!)

À savoir:

f = fréquence du son
v = vélocité du son (soit 1,139 pieds par seconde)
λ = onde sonore (lx2=60 pieds)
l = longueur de la pièce (30 pieds)

Nous obtenons ceci: f = 1,139 / 60 = 18.98 Hz (avec une variation de ±10% si on tient compte de facteurs comme la température ambiante et la pression de l'air.

18,98 Hz.

Vous vous souvenez des expériences du docteur Gavreau et de celles avec les tigres?

Uh uh.

Mais alors, qu'est-ce qui causait cette foutue fréquence dans le labo de Tandy? La réponse vint rapidement et fut plus simple et stupide qu'on aurait pu le croire. Le chef d'équipe avait tout simplement installé un nouveau ventilateur dans le labo pour aspirer l'air à l'extérieur. Le son qu'elle produisait quand elle fonctionnait émettait justement une onde sonore stationnaire qui créait tous les malaises dans le labo. Quand le ventilateur fut éteint toutes les impressions d'angoisse, de peur et de panique disparurent comme par enchantement. Tout comme les «visions», essentiellement dûes elle aussi à la fréquence de 18.98 Hz puisque l'on a prouvé dans une autre expérience que des vibrations entre 12 et 27 Hz affectaient principalement les mains, la bouche et surtout les yeux. La NASA s'y est penché et la conclusion fut qu'une vibration de l'ordre de 18 Hz de la membrane oculaire (l'oeil) pouvait effectivement donner l'impression de voir des formes «fantômatiques» en coin de l'oeil, ce qu'avait justement perçu Tandy.

Tiens donc.

Le bonhomme voulu tester cette théorie dans un cellier datant du 14è siècle au 38/39 Bayley Lane à Coventry. La légende locale voulait que le cellier soit hanté et que bon nombre de ceux qui y entraient figeaient sur place, apercevaient des formes spectrales grises et se devaient de quitter rapidement, soudain pris de nausées. Tandy utilisa de nombreux appareils; un mesureur d'ondes sonores Bruel & Kjaer type 2209, un microphone pouvant enregistrer jusqu'à 1 Hz, un analyseur Zonic AND type 3525 Dual Channel FFT (pour les curieux) et prit plusieurs mesures afin d'avoir un bon échantillonnage des fréquences.

Incidemment, la forme du cellier, le corridor y menant et les vibrations des usines se trouvant à proximité se conjuguaient tous pour faire du cellier une chambre de résonnance parfaite et la fréquence enregistrée à l'endroit où les gens ressentaient toujours des sensations de malaise, d'angoisse et de peur était de... 18.9 Hz.

Dun dun dun DUN!!!

Les effets des infrasons ont même été sérieusement étudié par l'armée américaine durant la guerre du Viet-Nam et par les Allemands durant le seconde guerre. D'ailleurs le sujet avait été abordé par Leslie E. Neilson dans son livre German Research in World War II et qui servit d'inspiration à Hergé pour l'album L'affaire Tournesol.

L'oeil attentif aura aussi remarqué une autre inspiration pour Hergé: la fusée de l'album Objectif Lune (oy!)

Cette image vous sera familière si vous avez lu L'Affaire Tournesol.

Alors si vous avez le goût de foutre la trouille à vos invités vous savez quoi faire; il ne vous suffit que d'installer chez-vous un générateur d'infrasons. Et si vous vous demandez à quoi peut bien ressembler une telle machine vous n'avez qu'à visiter une église et ça va vous sauter aux yeux.

Ta-daaaaam! 

Il se trouve tout simplement que les tuyaux d'orgues sont généralement très bien conçus pour générer ces fameux infrasons en bas de 20 Hz causant toutes ces impressions étranges que les gens ont dans les églises. Ils ont fait l'expérience en Angleterre.

Alors voilà, la prochaine fois que vous entendrez des sons étranges, appercevrez des formes bizarres et sentirez des sensations d'angoisse, de crainte et de peur, au lieu d'appeler un exorciste de carnaval ou encore Ghostbusters, appelez donc ce gars-là:

4 commentaires:

  1. Je dois avouer que cet article m'a diverti d'une très agréable façon. Je vous dirais: encore!

    Isabelle

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    1. J'ai une autre histoire de ce genre alors demeurez à l'écoute!

      Pluche

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  2. Je suis moi-même très sceptique face à toutes ces choses alors je me suis délecté en lisant ceci.

    Alain

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    1. Comme disait l'autre, la science, c'est fort!

      Pluche

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