mardi 6 septembre 2016

La culture tiki

Le tiki, vous connaissez? Ah, sûrement! Ce que l'on appelle ainsi «tiki» désigne, de façon générale ces restaurants-bars qui exploitaient la thématique polynésienne et hawaïenne. Si le style empruntait beaucoup à la mythologie tiki, la connexion était plutôt ténue et résolument stylisée à la sauce «Americana». Cela a été assez important comme mouvement durant les années 40, 50 et 60 et à son apogée c'était un phénomène culturel très en vogue qui n'avait rien de marginal. 

Petit historique d'un phénomène. 

Commençons d'abord par faire la rencontre d'un type tout à fait original; Ernest Raymond Beaumont-Gantt, né en 1907 au Texas. Son père est propriétaire d'un hotel à la Nouvelle-Orléans et un jour ce dernier amène son fils avec lui pour un voyage en Jamaïque, un voyage qui va avoir un profond impact sur le jeune Ernest. En 1926 il effectue lui-même quelques voyages tant dans les Caraïbes que dans le Pacifique sud et il s'imbibe alors des magnifiques vues, des sons tropicaux ainsi que de toute une foule de saveurs exotiques. il aimerait bien pouvoir profiter de son savoir nouvellement acquis sur quantité de boissons mais malheureusement pour lui la prohibition bat son plein aux États-Unis et ne prendra fin qu'en 1934. Après avoir été «bootleger» durant une courte période de temps Ernest peut maintenant donner suite à ses ambitions et ouvre, peu de temps après son propre restaurant-bar qu'il nomme «Don the Beachcomber’s Cafe». 

L'affaire est un succès et Ernest ouvre, tout juste en place «Don the Beachcomber’s». Il en profite pour décorer avec des souvenirs tropicaux ramenés de ses voyages; des lances, des masques, des tiges de bambou et plein d'autres choses. Il devient tellement identifié à son commerce qu'il change légalement son nom pour Donn Beachcomber puis encore une fois pour Donn Beach. 

Maintenant faisons la rencontre d'un autre original; Victor Jules Bergeron. Né en 1902, Victor est rapidement terrassé par la scarlatine, la fièvre typhoïde ainsi que la tuberculose, cette dernière lui coûtera éventuellement ses deux jambes. Les options d'emploi sont assez limitées pour le jeune Victor mais son oncle lui offre de venir l'aider à l'arrière du bar qu'il ouvre en 1934 juste en face de chez lui. Victor se découvre une passion pour préparer différentes boissons il ramasse ses économies et ouvre son propre débit de boissons qu'il nomme «Hinky Dinks». Si les choses vont tout de même bien il ne peut s'empêcher de penser qu'il pourrait offrir tellement plus à sa clientèle.

Tout comme Donn Beach avant lui, Victor voyage dans les mers du Sud ainsi qu'à Cuba où il étudie les méthodes et recettes des meilleurs barmans. À son retour, en 1937, il décide de changer le nom de son bar pour «Trader Vic», un surnom que sa femme lui avait donné. Inspiré encore une fois par Don Beach, il agrémente son décor d'éléments polynésiens et des îles du Pacifique. Il agrémente alors son menu de boissons qu'il a lui-même mises au point, dont le célèbre Mai-Tai qui, faut-il le souligner, n'a rien d'Hawaïen et encore moins de Polynésien. Mais justement, parlons-en un peu de ce Mai-Tai. Retour en 1944 où Victor Bergeron se trouve derrière le bar de son Trader Vic. L'idée lui prend comme ça de crééer un nouveau drink. Comme base, il prend une bouteille de rhum jamaïcain de 17 ans d'âge auquel il ajoute un sirop épais, du jus de lime, de l'orange ainsi que de l'orgeat afin de donner à la boisson un p'tit goût d'amandes. Il ajoute une bonne quantité de glace pilée, il mélange toute la patente bien vigoureusement qu'il verse ensuite dans un verre de 15 onces qu'il finit par agrémenter d'une tranche de lime et de quelques feuilles de menthe. À ce moment l'ami Bergeron reçoit la visite d'un couple d'amis de Tahiti et il leur sert sa nouvelle concoction. La dame déguste et s'exclame en tahitien «Mai Tai-Roe Ae», ce qui se traduirait par quelque chose comme «...absolument hors de ce monde, c'est le meilleur!». La boisson a donc été créée en même temps qu'elle a reçue son nom. 

Lors de la Seconde guerre Donn Beach, quant à lui, sert comme colonel dans l'Armée de l'air, mais trouve son retour plutôt amer alors que son ex épouse en a profité pour n'ouvrir pas moins de 16 nouvelles succursales de «Don the Beachcomber». Et pour en rajouter une couche, les stipulations l'empêchent de prendre part aux opérations. Il s'exile à Hawaï (lequel ne deviendra le cinquantième état américain qu'en 1959) et ouvre Don the Beachcomber's, en 1954, à Waikiki où se produit alors régulièrement Martin Denny et son orchestre. On va revenir sur ce dernier un peu plus tard.

La Seconde guerre, justement. Cette dernière se termine en août 1945 alors que retentissent les effroyables explosions atomiques qui ont très soufflé Hiroshima, puis Nagasaki. Le Japon capitule et devient alors, pour un certain temps, un pays occupé par les américains. En Amérique du Nord, c'est le retour des soldats et des marins qui ont survécu au sanglant conflit. Parmi eux se trouvent ceux qui ont servi dans le Pacifique et qui, malgré tout, ont ramené avec eux des histoires et souvenirs des îles du Pacifique sud. James A. Michener en sortira une histoire, en 1947, «Tales of the South Pacific» et qui va mériter le prix Pullitzer. On tirera de ce livre une pièce qui sera jouée sur les planches de Broadway, «South Pacific, en 1949 et qui sera jouée 1,925 fois, rien de moins.

Nous voilà maintenant dans la période de l'après-guerre. Finies les privations, le rationnement des matériaux, des tissus et de la nourriture. L'économie de guerre est remplacée par une économie de paix. C'est la période du baby-boom bien entendu mais aussi celle où la classe moyenne devient une force économique colossale. 

Je vous présente maintenant un autre type intéressant, Stephen Crane. Doté d'une belle gueule et d'un savoir-faire certain avec la gente féminine, Crane déménage à Hollywood en 1939 pour y travailler comme acteur.

Crane ne jouera finalement que dans trois films mais va tout de même rencontrer et épouser Lana Turner (que l'on aperçoit sur la photo ci-haut) en 1942. Il divorce deux ans plus tard va faire les yeux doux à Ava Gardner, Rita Hayworth, Mamie Van Doren, pour n'en nommer que quelques unes. En 1953 il trouve finalement sa vocation alors qu'il se porte acquéreur du restaurant The Tropics à Beverly Hills et qu'il renomme rapidement The Luau, dont on voit ici plus bas une photographie de l'intérieur. 

Comme je le mentionnais au début de l'article, la fièvre Tiki s'empare de l'Amérique du Nord durant les années 50. Le design polynésien s'infuse alors dans l'esthétique visuelle autant dans l'architecture que dans la décoration que dans les accessoires. On voit apparaître ici et là des maisons, des complexes d'appartements et même des centres commerciaux largement inspirés de la culture tiki. Les Américains tombent alors littéralement en amour avec ces versions romancées de cet exotisme et Stephen Crane entend bien en profiter. Il s'inspire directement de Don the Beachcomber et de Trader Vic avec des décors typiquement Polynésiens et Hawaïens. 


Toutefois il est important de mentionner que ces restaurants bars n'avaient rien de kitsch, bien au contraire. Il s'agissait d'établissements réputés et très fréquentés tant par la classe moyenne que les stars d'Hollywood. Par exemple, en 1948, Trader Vic avait établi le prix d'un Zombie à $3, ce qui équivaut à presque $30 aujourd'hui. Non, il n'y avait rien de kitsch dans ces restaurants.   




Durant ce temps Victor Bergeron a conclu une entente avec les hôtels Hilton où Victor opère une série de restaurants-bars appelés Outriggers. Stephen Crane décide alors d'utiliser la même stratégie en concluant aussi une entente mais avec les hôtels Sheraton afin que plusieurs soient dotés de restaurants d'inspiration polynésienne qui vont porter le de Kon Tiki. On en retrouve à Portland, Chicago, Cleveland, Cincinnati, Boston, Honolulu ainsi qu'à Montréal où le restaurant à pignon dès 1958 sur la rue de la Montagne, directement dans l'hôtel Mont-Royal. Parmi les employés du Kon Tiki se trouve un certain Douglas Chan dont je vais vous reparler plus loin. 




Le Kon Tiki, sa décoration et son menu sont tous élaborés et étroitement supervisés par Stephen Crane et ses associés. Le décor est typique des restaurants-bars de ce type; mobilier en bambou, treillis tissé, globes suspendus, luminaires de coquillages et sculptures tiki à profusion. Le Kon Tiki n'est toutefois pas le premier restaurant de style Tiki à Montréal puisque le café Hale Hakala, qui se trouvait au 626 Notre-Dame ouest, pas loin de McGill, fut ouvert de 1950 à 1963 et les gens pouvaient y entendre de jouer nombreux orchestres et artistes. 

Le fameux restaurant Tic Toc, sur la rue Sherbrooke dans l'Est, avait aussi son lounge tiki, le Hawaiian Lounge, qui était situé au deuxième étage. À l'extérieur de Montréal aussi la fièvre tiki faisait rage, comme en témoigne le Coconut Bar situé à Trois-Rivières, toujours ouvert depuis 1963 et dont voici une photo de l'intérieur. Pas mal non?

Mais comme je viens de parler d'orchestres et que j'ai mentionné Martin Denny un peu plus haut, il me faut ici faire un détour obligé dans le monde de la musique dite exotique. En 1948, la compagnie Columbia Records introduit un nouveau genre de disque appelé à succéder au bon vieux 78-tours: le 33-tours (mais qui en réalité effectue 33 1/3 tours par minute). Il permet des enregistrements de longue durée ce qui sied parfaitement à un type que je vous présente à l'instant; Les Baxter. 

Baxter est un véritable prodige du piano et durant les années 40 il joue dans différents clubs de jazz de Los Angeles et devient même arrangeur musical et chef d'orchestre pour des chanteurs comme Mel Torme, Frank Sinatra et Nat King Cole, entre autres. En 1950, il fait ses premiers pas dans le monde de la musique et est étranges alors qu'il sert d'arrangeur et chef d'orchestre pour l'album Music Out of the Moon, de Harry Revels. Peu après il signe un contrat avec Capitol Records, ce qui lui permet d'enregistrer sa propre musique. Et c'est ici que Baxter prépare le terrain à la musique exotique avec l'album Ritual of the Savage, lequel sort en 1951.

Martin Denny est un autre musicien étroitement lié à la musique exotique. Né en 1911 à New York, il entreprend des études en piano classique. Vers les années 30 Denny s'embarque avec le Don Dean Orchestra pour un tournée en Amérique du Sud où il devient fasciné par les rythmes latins. Il collectionne d'ailleurs des instruments de partout dans le monde dont il se sert pour agrémenter ses spectacles. 
En 1954, à la demande de Donn the Beachcomber dont je vous ai parlé au début, Martin Denny se rend à Honolulu où il signe un contrat pour jouer de la musique au Shell bar du Hawaiian Village. C'est au Shell bar qu'est survenu une particularité qui est pratiquement devenu une marque de commerce pour Martin Denny. Le Shell bar était très exotique dans son décor, ce qui incluait un bassin près de la scène. Dans ce bassin barbotaient des poissons et quelques batraciens. Or, durant les performances, Denny s'est rendu compte que les ouaouarons l'accompagnaient pour cesser dès la musique terminée. Coïncidence? Pas tant que cela puisque les ouaouarons continuaient le même manège dès que la musique reprenait. Puis les musiciens se sont mis à imiter des oiseaux tout en jouant de leurs instruments. Cette fantaisie est demeurée et a été incorporée dans l'enregistrement de Quiet Village.



Le style exotique fait boule de neige et bientôt les albums de ce genre provenant de multiples artistes et orchestres se retrouvent en quantité chez les disquaires et se vendent comme des petits pains chauds. 


Toujours durant les années 50, la grande popularité du phénomène tiki amène plusieurs personnes à vouloir recréer chez eux cette ambiance paradisiaque des îles du Pacifique et des restaurants thématiques. Le fameux bungalow, type d'habitation alors très en vogue aux États-Unis, permet aux propriétaires d'utiliser le sous-sol afin d'y aménager des bars tikis, soit achetés en prêt-à-monter soit fabriqués avec des matériaux qu'ils se procurent eux-mêmes. Pour la décoration, pas besoin d'aller bien loin, quantité de commerces vendaient tout le nécessaire pour recréer chez soi un petit bout de paradis à l'air climatisé. Les fameuses tasses tiki peuvent s'acheter pour une bouchée de pain et quantité de restaurants tiki en offrent aussi en vente. Les trois photos qui suivent sont de ma propre collection. La première montre des tasses, ensembles salière/poivrière ainsi qu'un pot à condiments provenant tous du Kon Tiki de Montréal alors que les deux autres photos montrent d'autres verres de motifs variés.



Alors que la culture tiki battait son plein, le marché des souvenirs polynésiens et hawaïens avait le vent dans les voiles. Quantité de gens qui voyageaient dans les îles du Pacifique ramenaient avec eux une quantité souvent impressionnante d'objets dont les fameuses sculptures de lave noire dont cette vahiné dont j'ai un exemplaire.


Un autre article très populaire a été les bustes Marwal, une compagnie qui a débuté dans les années 40 pour disparaître vers la fin des années 60. On retrouvait des bustes de différentes nations mais les vahinés, avec leurs fleurs d'hibiscus de différentes couleurs dans les cheveux ont été parmi les plus populaires et peuvent aujourd'hui commander des prix intéressants. Ces bustes de vahinés, d'environ une dizaine de pouces de hauteur étaient d'une grande qualité et finement peints. Ce sont aujourd'hui de très belles pièces de collection et c'est avec grande fierté que je vous présente mon buste de vahiné que j'ai nommé Leilani. 

On a aussi eu droit à une étonnante variété de figurines tiki, certaines en résine et d'autres en bois, formats tout aussi populaires. Les voyageurs ramenaient aussi des cendriers, des lampes en bambou, ces fameuses chemises hawaïennes aux motifs colorés, des tirelires faites en noix de coco, des serviettes de plage, des verres, des paquets de cartes à jouer, des objets de décoration faits avec des coquillages et sans oublier la fameuse danseuse hula à fixer sur le «dash» de la voiture.

Les années 60, on le sait, ont été le cadre de grands changements socio-culturels et la fascination pour le tiki s'est peu à peu estompée pour finalement perdre énormément de popularité durant les années 70 où il est alors devenu un phénomène relativement marginal. Malgré tout, Douglas Chan, qui travaillait au Kon Tiki, avait amassé d'expérience et de fonds pour ouvrir son propre restaurant tiki, le Tiki Doré situé au 6976 Sherbrooke Est. Et alors que le Tiki Doré est toujours en opération, Douglas Chan ouvre, en 1986 Le Jardin Tiki et ferme le Tiki Doré en 1990. Douglas Chan décède en 2002 et son fils Danny a continué à gérer le Jardin Tiki jusqu'à sa fermeture définitive en mars 2015. 


Toutefois, on assiste actuellement à un regain de popularité du tiki aux États-Unis et même ici au Canada où le bar tiki The Shameful Tiki possède deux succursales, l'une à Vancouver et l'autre à Toronto. Peut-être n'est-ce qu'une question de temps avant que l'on en voie un ouvrir à Montréal? en attendant, il y a toujours cette merveilleuse nouvelle à l'effet qu'il y aura un nouveau restaurant-bar tiki à Montréal en 2017, le Snowbird Tiki Bar, dont on peut suivre le compte Instagram ici. Aucune mention encore de l'endroit où il sera situé mais on nous avise d'ores et déjà que l'endroit sera d'un kitsch assumé. Quant au Coconut Bar, à Trois-Rivières, et comme je le disais plus haut, il tient la barre depuis 1963 et vaut le détour. 

Dans le prochain article, présentement en cours de recherche et de rédaction, je vous parlerai plus en profondeur du Jardin Tiki, lequel fut le dernier tenant du genre à Montréal jusqu’à sa fermeture en 2015. Ce qui m'amène ici à faire une demande spéciale à ceux qui ont fréquenté l'endroit. J'aimerais avoir vos souvenirs et, si possible, des photos que vous avez prises lors de vos visites. J'aimerais pouvoir les intégrer à l'article avec la mention des sources, bien entendu. Pour m'envoyer tout ça, simplement m'envoyer un courriel à l'adresse suivante: studiopluche[a]outlook[point]com




Le saviez-vous? Le mot «Tiki» n'est pas un mot hawaïen.  «Tiki» est plutôt en référence au mythe Maori d'Aotearoa (Nouvelle-Zélande) qui raconte que le premier Homme a été créé par Tane. 



En terminant cet article je vous offre, en bonus, la recette du Mai Tai original de trader Vic. Vous allez voir, c'est simple à faire pis c'est pas mal bon. En passant, cette recette sert quatre (4) personnes. 

Ce qu'il vous faut:


  • 8 onces de rhum (préférablement du vieux jamaïcain)
  • 2 onces d'orgeat
  • 2 onces d'orange Curacao Holland DeKuyper
  • 1 once de sirop épais (mélangez deux parts de sucre, 1 part d'eau, faites bouillir puis laisser mijoter pendant cinq minutes. Enlevez du rond et laissez refroidir.)
  • Le jus de quatre (4) limes.
Mélangez tous les ingrédients et «shakez» ça comme s'il n'y avait plus de lendemain. Ajouter de la glace, l'écorce d'une demi lime et garnissez d'une feuille de menthe. Ta-daa!!

3 commentaires:

  1. Quel bel article, mon cher Pluche! Toujours aussi bien documenté, aussi bien monté, avec des images de qualité! Tu m'as vraiment donné envie de paqueter mes affaires et partir pour... les années 50! BRAVO! :D

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  2. Le Kon-Tiki de l'hôtel Mont-Royal! Un autre endroit qui m'a fait saliver au début des années 60, mais que j'ai négligé d'aller voir une fois adulte.

    Don Pedro

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    1. J'y suis allé une seule fois, quelque temps avant la fermeture. Je ne sais pas si l'ambiance avait changé depuis les années 60 mais effectivement, c'était impressionnant. Je suis bien content d'avoir pu mettre la main sur des articles provenant de ce mythique restaurant.

      Pluche

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